Le galon impérial. Mettre vos choses dans le « boot ». Faire référence à la voiture sport de Nissan en tant que « Three Seventy Zed ». Les termes de conduite canadiens sont farcis de britannicismes.

De nos jours, bien sûr, le Canada est une véritable mosaïque de cultures et de croyances. Les citoyens de notre ancien Dominion côtoient les immigrants venus de Hong Kong, d’Inde, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud; presque partout où un personnage fleuri attifé d’un chapeau de safari et de chaussettes montantes a déjà détenu les rênes du pouvoir. Pour ce groupe d’élus, les voitures anglaises semblent avoir un je-ne-sais-quoi de terriblement excitant. J’imagine que cela dépend de notre capacité toute ex-colonialiste à devenir « plus Britanniques que les Britanniques eux-mêmes » – par exemple, l’humoriste britannique P.G. Wodehouse peut compter sur un fan-club fort dynamique à Mumbai.

Bric-à-brac

Chaque année au mois de mai, l’événement « All-British Field Meet » se tient au VanDusen Botanical Gardens de Vancouver; une célébration de la tradition automobile britannique, en quelque sorte. Cela fait déjà 27 ans que ce dernier existe, soit un an de moins que son homologue ontarien, le « British Car Day » : les deux événements automobiles les plus importants au pays, pourrait-on soutenir. Alors que je foule le sol des installations de 2012, je ne peux m’empêcher d’espérer que la pelouse qu’on y voit est une lointaine cousine de la bactérie pétrolivore dont on s’est servi lors du désastre causé par BP dans le golfe du Mexique.

En effet, les voitures britanniques ont tendance à faire un peu preuve d’incontinence en ce qui a trait à la rétention des huiles. Sans aucun doute, être propriétaire d’un bolide anglais n’est pas de tout repos, ni pour les âmes sensibles. J’aime à penser que si Winston Churchill avait été le président de British Leyland (la société mère d’un si grand nombre des marques infortunées exposées ici), il aurait peut-être dit, « Je ne peux vous offrir que sang, misère, larmes et sueur; occasionnellement, cela s’étend à un moyen de transport. »

Qu’à cela ne tienne; les anglophiles ne s’en formalisent pas pour si peu. La plupart des bolides en présentation sont accompagnés de la trousse de réparation, des outils et des pièces de rechange d’origine. J’ai perdu le compte du nombre de blagues faisant référence à « Lucas, Prince des ténèbres ». À un moment, un homme à l’allure soucieuse m’a même accosté pour me demander si je savais où trouver du calfeutrage pour une Ford Cortina 1965.

Une atmosphère de jovialité empreint la foule; quelqu’un au volant d’un BMW X6 vient prendre des employés de la concession Jaguar et, de partout, les huées taquines fusent. L’air est aux festivités; vous savez, le type d’énergie qui se dégage d’un groupe de gens reconnaissant qu’en effet, il est un peu ridicule de se languir de reliques poussiéreuses, datant d’une époque où les voitures étaient nettement moins prévisibles. Et pourtant, ils préfèreraient de loin s’échiner à réparer leur bolide sur l’accotement qu’arriver à leur destination dans un banal (et si incroyablement fiable) véhicule moderne.

L’événement de cette année se déroule par une journée particulièrement ensoleillée, et les jardins immaculés qui nous entourent regorgent de splendeurs florales et de grandes étendues de verdure. Partout, le calme et la beauté règnent.

Pour être bien honnête, je me dépêche comme si j’avais tous les démons de l’enfer à mes trousses.

Dès que le premier relent d’hydrocarbures mal brûlés me chatouille les narines, enveloppant les activités tel un épais brouillard londonien, je commence à me sentir mieux. Les voitures attendent patiemment en file indienne qu’on leur accorde le droit d’entrée – comme elles sont bien élevées, ces Anglaises. Non? Les visiteurs de longue date savent que c’est ici qu’il faut se placer pour voir défiler les belles d’autrefois.

À peine entré sur le site de l’ABFM que déjà, l’extraordinaire variété des voitures en exposition a de quoi impressionner. Dans la course pour organiser tous les styles selon la catégorie appropriée, quelques jumelages cocasses se sont produits. J’aperçois une Rolls-Royce d’avant-guerre à carrosserie sur mesure, trônant près d’une Noble M400 en fibre de verre, développant 400 chevaux; un peu comme voir une comtesse d’un certain âge reluquer Sporty Spice à l’aide de sa lorgnette.

Nulle part au Canada vous ne trouverez un tel éventail de classiques britanniques qu’au « All-British Field Meet » du VanDusen, » explique Patrick Stewart, un vétéran de l’organisation de cet événement, comptant plus de 20 ans à son actif, et lui-même une importation du Royaume-Uni. Il cite la température clémente de la Colombie-Britannique, de même que les liens étroits qui l’ont liée à l’Angleterre dans les années 1950, 1960 et 1970, pour justifier la présence marquée de berlines et autres machines originales en présentation. « Les gens viennent ici pour se rappeler leur enfance, assis sur la banquette arrière de la voiture de papa et maman... il s’agit d’une façon de se remémorer ses souvenirs. »

De E à MGB
Alors que les choses se décident, il vaut la peine de jeter un œil aux exemplaires de la marque vedette de cette année : Lotus. Il y a un nombre record de ces beautés ultralégères cette année, de la célèbre Super 7  à l’étroit faciès de motocyclette à une toute nouvelle Elise, parée de la livrée de course noire et dorée de John Player.

La toute dernière coursière pour tous les jours de Lotus, la pratique Evora, fait la belle près de l’un de mes coups de cœur personnels, la Lotus Cortina. Ce modèle spécifique est un exemplaire immaculé de 1966 : ne vous laissez pas tromper par les enjoliveurs et cette silhouette carrée;  à l’époque, ces bolides de course à édition spéciale, dotés d’un moteur moustique, pouvaient donner du fil à retordre aux grosses Jaguar sur la piste.

Parlant de grands félins, le nombre de Jaguar de type E en présentation est littéralement ahurissant. Ces cabriolets décapotables et coupés, tous d’une beauté à couper le souffle, représentent probablement la crème du stylisme britannique. Côté ingénierie toutefois… ce ne sont pas des merveilles; pour remplacer les freins arrière, il est nécessaire de retirer l’essieu arrière. Au moins un modèle de chaque génération y est représenté, y compris une sulfureuse V12 Série 3.

« Possédez-vous une caméra haute résolution? » demande Don Lorimer, propriétaire d’une rutilante MG TD 1952. Il pointe du doigt la sculpture de demoiselle qui orne le bouchon du radiateur, au pied de laquelle se dissimule un petit trésor; la mention « MG Car Co » y est gravée en fines lettres.

En effet, alors que les Type E personnifient le mieux ce que tout un chacun s’imagine être la voiture sport anglaise par excellence, la « Honda Civic » de cette large sélection est certainement la MGB, qui célèbre son 50e anniversaire en 2012. Si les Jaguar pullulent à l’événement de cette année, ce sont par dizaines que les MGB y ont débarquées. Au menu : des modèles d’origine, des exemplaires fraîchement restaurés, des cas désespérés, mais toujours très performants, des variantes lépreuses à pare-chocs en caoutchouc de 1970 et même une voiture à laquelle on a greffé un V6 et une transmission automatique.

C’est au sein des propriétaires de MGB, qui se nombrent à près de 70, qu’on retrouve l’enthousiasme le plus débridé. Kent Rideout fait référence à sa MGB 1968 comme un « ouvrage inachevé », ce qui  résume très bien « l’All-British Field Meet » dans son ensemble. « Cet événement n’est pas un concours; il n’a strictement rien d’intimidant. Si vous conduisez une voiture anglaise, peu importe laquelle : amenez-la! »

Comme le jour et la nuit

Alors que je m’apprête à quitter, j’aperçois une association improbable : une Volkswagen GTI, stationnée aux côtés d’une Triumph TR3 1960. De bien des façons, les ancêtres de la VW, devenus eux-mêmes des articles de collection, ont détrôné la grande coursière anglaise, autrefois légendaire. La GTI d’origine, de même que ses sœurs véloces et éminemment capables, étaient non seulement rapides et maniables, mais également fiables; vous pouviez être propriétaire d’une voiture amusante à conduire, sans pour autant avoir à être patient comme Job ou pouvoir résoudre les problèmes électriques avec le flair d’un Nikolai Tesla.

N’empêche que… si l’on me demandait d’en conduire une par cette rare journée ensoleillée, c’est indubitablement celle ornée d’un grand sourire chromé que je choisirais.

RRRrrrrrrr...rrr...rrr...*clic*

*clic*

Zut, alors.