Tous les experts s’entendent: troquer son véhicule pour une voiture plus économique en carburant, avec pour seul objectif de sauver à la pompe, ne vaut généralement pas la peine.
Et si ça ne vaut pas la peine, c'est pour une raison toute simple: davantage que le coût en carburant d'un véhicule, c'est sa dépréciation qui fait le plus mal.
Éric Brassard, comptable agréé, planificateur financier et auteur du livre Finance au Volant, le dit bien: « D'un point de vue strictement financier, il est rarement avantageux de changer de voiture (pour aller vers une neuve) uniquement pour des questions d'économie d'essence. La dépréciation d'une voiture neuve élimine souvent toutes les économies dans les frais de fonctionnements futurs. »
« Pour la presque totalité des automobilistes, la perte de valeur excédera le montant à économiser sur la dépense en carburant, » renchérit George Iny, président de l’Association pour la protection des automobilistes (APA).
Vous doutez? Vous voulez des preuves? En voici.
Malibu versus Cruze Eco
Bon, vrai que notre exemple de Chevrolet Suburban versus une Smart fortwo est exagéré (quoique…). Celui qui roule en utilitaire pleine grandeur ne magazine sûrement une petite deux places urbaine - à moins que sa vie ait beaucoup changé.
Prenons donc un exemple plus réaliste et, pour bien faire les choses, utilisons les données gracieusement fournies par Canadian Black Book.
Vous roulez en Chevrolet Malibu V6, que vous avez achetée en 2008 pour 24 895$, plus taxes. Vous vous demandez s'il est financièrement intéressant de la vendre pour acheter la nouvelle Chevrolet Cruze Eco (20 160$, plus taxes).
Après tout, votre Malibu V6 fait du 10,7L/100km, alors que la Chevrolet Cruze Eco promet du 7,6L/100km (une note, ici: nous utilisons les données de consommation établies par l'américaine EPA, qui reflètent davantage la réalité que les trop optimistes cotes livrées par Ressources naturelles Canada).
Quelques calculs, maintenant: si l’on tient compte du prix moyen du litre d'essence au Québec depuis le début de l'année (1,37$), la différence de consommation entre la Malibu V6 et la Cruze Eco devrait représenter une économie en carburant, cette année, de 850$ (à raison de 20 000km/an).
(À 30 000km/an, on économiserait 1274$ cette année et, à 50 000km/an, on économiserait 2124$.).
Mais rares sont ceux qui changent de voiture à chaque année, donc envisageons un horizon de quatre ans. Ainsi, si l'on estime que le prix de l’essence augmentera d’ici 2016 au même rythme qu'il l'a fait depuis 2008 (soit d'annuellement 4%), celui qui troque sa Malibu pour une Cruze Eco économisera à la pompe, au cours des quatre prochaines années, quelque 3603$.
(S'il roule 30 000km par année, cette économie grimpera à 5404$ - voire à 9006$ s'il roule 50 000km par année.)
Ici, on est tous bien d'accord : voilà qui en fait, des bidous versés aux pétrolières...
Mauvais réflexe
Votre prochain réflexe serait maintenant de comparer ce que la Malibu V6 vaut aujourd'hui versus son prix d'achat d'il y a quatre ans. Le CBB annonce une valeur de revente de 9200$ pour une Malibu V6 vieille de quatre ans (les petites annonces demandent deux ou trois milliers de dollars de plus, mais sait-on si les vendeurs obtiennent leur prix…).
Reste que c’est le choc: la Malibu, après quatre ans, ne vaut plus que le tiers de sa valeur. Et ça vous fait dire: "Ouch!".
Mais… ce calcul est une erreur. Car, soutient Éric Brassard, ce qui est passé est passé.
La dépréciation à calculer est plutôt celle que l'on assumerait dans les années à venir si l'on conservait ce véhicule. C'est dire que notre propriétaire de Malibu doit se demander quelle valeur aura sa voiture dans quatre ans.
Le bon calcul
Et à cela, le CBB répond: 2500$. Donc, dans quatre ans, versus ce qu'elle vaut aujourd'hui, la Malibu aura perdu 6700$ d'équité. Beaucoup moins douloureux, n'est-ce pas?
C'est surtout moins douloureux… que la perte qu'il faudra assumer pour la Chevrolet Cruze Eco. Car celle qu'on aura achetée neuve cette année (à 20 160$, plus les taxes et les frais d'intérêts) ne vaudra plus, dans quatre ans, que 7650$, dit le CBB.
Cette dépréciation de 12 510$ sur quatre ans est pas mal plus féroce que pour la Malibu qui, elle, aura déjà subi le plus fort de sa dépréciation.
On rajoute l’insulte à l’injure ? Pendant les quatre prochaines années en Cruze Eco, il faudra sans doute renouer avec des frais d’intérêts et des paiements mensuels (qui, assumons-nous ici, venaient de se terminer pour la Malibu).
La vraie « patente »
Donc, la vraie « patente » réside dans les chiffres qui suivent:
Dans un cas, la Malibu perd 6700$ sur quatre ans.
Dans l'autre, la Cruze perd 12 510$ sur quatre ans, mais comme elle fait économiser 3603$ en essence, cette perte est réduite à 8907$.
Résultat : 6700$ pour la Malibu, 8907$ pour la Cruze… On "perd" donc 2207$ de moins à conserver la Malibu.
Pensez-y un moment : 2207$... on en consomme, des litres d’essence, pour cette somme!
De fait, on consomme de quoi nous permettre de rouler, dans notre Malibu, près de 15 000km de plus.
Et c'est ça qu'il faut garder en tête : « Certes, les dollars versés à la pompe peuvent faire mal, parce qu'on les voit s'envoler jour après jour, dit Josh Bailey, porte-parole de Canadian Black Book. Reste que c'est la dépréciation qui fait encore plus mal. Mieux vaut alors conserver son véhicule, surtout si on a déjà assumé la perte de moitié, voire des deux tiers de sa valeur. »
Il est loin, le point de bascule
Pour ce spécialiste des valeurs de revente, mais aussi pour tous les autres experts que nous avons interrogés, mieux vaut un véhicule "goinfre" et ce... même si le prix du litre atteignait les 2$.
« Il existe sûrement un point de bascule où ça vaudra la peine de perdre en dépréciation automobile, dit Josh Bailey. Mais pour ça, il faudra beaucoup rouler et il faudra que le prix de l'essence, croyez-le ou non, soit beaucoup plus élevé que 2$ le litre. »
Juste pour le plaisir, sachez que celui qui veut se départir de son Chevrolet Suburban au profit d’une Smart économiserait presque 10 000$ en carburant sur quatre ans. Mais… est-ce que ça compensera pour la perte de valeur de son Suburban?
Encore faudra-t-il qu’il trouve un acheteur pour son gros utilitaire gourmand… À ce sujet, lisez notre texte complémentaire : « Prix de l’essence : pas encore la panique, mais… »
Un bémol pour la fin
Donc, dans à peu près tous les scénarios automobiles que l’on puisse envisager, il n'est jamais rentable de se débarrasser d'un véhicule gourmand, pour lequel on a déjà assumé la plus grande partie de la dépréciation, pour en acheter un (neuf) plus frugal.
Un bémol, cependant: "Si on troque son véhicule pour une voiture d'occasion, les chiffres pourraient être plus intéressants, dit M. Brassard. De même, si le changement de voiture était de toute façon déjà prévu d’ici peu, le résultat pourrait être positif."
Changer pour plus économique? Rarement un bon coup
Votre Chevrolet Suburban boit comme un ivrogne et vous en avez marre de payer 135$ pour un plein... pour à peine 600km? Vous envisagez donc le vendre pour un véhicule moins gourmand - une Smart fortwo, par exemple. Des petites nouvelles pour vous: dépréciation oblige, ça risque de ne pas vouloir la peine.


















